Jeudi Saint

Publié le 13 Avril 2017

De Dom Guéranger: extraits

 

Ce jour est le premier des Azymes. Au coucher du soleil, les Juifs doivent manger la Pâque dans Jérusalem. Jésus est encore à Béthanie ; mais il rentrera dans la ville avant l'heure du repas pascal : ainsi le demande la Loi; et jusqu'à ce qu'il l'ait abrogée par l'effusion de son sang, il veut l'observer. Il envoie donc à Jérusalem deux-de ses disciples pour préparer le festin légal, sans rien leur faire connaître de la manière merveilleuse dont doit se terminer ce festin. Nous qui connaissons le divin mystère dont l'institution remonte à cette dernière Cène, nous comprenons pourquoi le Sauveur choisit de préférence, en cette occasion , Pierre et Jean pour remplir ses intentions *. Pierre qui confessa le premier la divinité de Jésus, représente la foi; et Jean, qui se reposa sur la poitrine de l'Homme Dieu , représente l'amour. Le mystère qui va être déclaré dans la Cène mystique de ce soir, se révèle à l'amour par la foi ; telle est l'instruction que le Christ nous donne par le choix des deux Apôtres; mais ceux-ci ne pénétraient pas la pensée de leur Maître.

Jésus, qui savait toutes choses, leur indique le signe auquel ils reconnaîtront la maison à laquelle il veut accorder aujourd'hui l'honneur de sa présence. Ils n'auront qu'à suivre un homme qu'ils rencontreront portant une cruche d'eau. La maison où se rend cet homme est habitée par un Juif opulent qui reconnaît la mission céleste de Jésus. Les deux Apôtres transmirent à ce personnage les intentions de leur maître; et aussitôt on mit à leur disposition une salle vaste et ornée. II convenait, en effet, que le lieu où devait s'accomplir le plus auguste des mystères ne fût pas un lieu vulgaire. Cette salle, au sein de laquelle la réalité allait enfin succédera toutes les figures, était bien au-dessus du temple de Jérusalem. Dans son enceinte allait s'élever le premier autel sur lequel serait offerte « l'oblation pure » annoncée par le Prophète . Là devait commencer dans peu d'heures le sacerdoce chrétien ; là enfin, dans cinquante jours, l'Église de Jésus-Christ , rassemblée et visitée par l'Esprit-Saint , devait se déclarer au monde , et promulguer la nouvelle et universelle alliance de Dieu avec les hommes.

Ce sublime sanctuaire de notre foi n'est pas effacé de la terre ; son emplacement est toujours marqué sur la montagne de Sion. Les infidèles l'ont profané par leur culte, car eux mêmes le regardent comme un lieu sacré; mais comme si la divine Providence, qui conserve sur la terre les traces du Rédempteur, voulait nous annoncer des temps plus prospères, les portes de ce lieu à jamais béni se sont ouvertes, tout récemment, à plusieurs prêtres de Jésus-Christ; et, par l'effet d'une tolérance toute nouvelle, le divin Sacrifice a été célébré dans le lieu même de son institution.

Jésus s'est rendu dans la journée à Jérusalem avec ses autres disciples. lia trouvé toutes choses préparées.

L'agneau pascal , après avoir été présenté au temple, en a été rapporté ; on l'apprête pour le repas légal; les pains azymes, avec les laitues amères, vont être servis aux convives. Bientôt, autour d'une même table, debout, la ceinture aux reins, le bâton à la main, le Maître et les disciples accompliront pour la dernière fois le rite solennel que Jéhovah prescrivit à son peuple au moment de la sortie d'Egypte.

Mais attendons l'heure de la sainte Messe pour reprendre la suite de ce récit, et parcourons en détail les nombreuses et importantes cérémonies qui signaleront cette grande journée. Nous avons d'abord la réconciliation des Pénitents , qui de nos jours n'est plus qu'un souvenir; mais qu'il importe cependant de décrire, pour donner , sous ce point de vue, un complément nécessaire à la Liturgie quadragésimale. Vient ensuite la consécration des saintes Huiles, qui n'a lieu que dans les églises cathédrales, mais qui intéresse tous les fidèles. Après l'exposition abrégée de cette fonction, nous avons à traiter de la Messe de ce jour, anniversaire de l'institution du Sacrifice de la loi nouvelle. Il nous faut parler ensuite de la préparation de la Messe des Présanctifiés pour la Fonction de demain, du dépouillement des Autels, et du Mandatum. ou lavement des pieds. Nous allons donc développer successivement ces divers rites, qui font du Jeudi saint l'un des jours les plus sacrés de l'Année liturgique.

 

 

LA RÉCONCILIATION DES PÉNITENTS.

Dans l'antiquité, on célébrait aujourd'hui trois messes solennelles, dont la première était précédée de l'absolution solennelle des Pénitents publics et de leur réintégration dans l'Église. La réconciliation avait lieu en cette manière. Ils se présentaient aux portes de l'église, en habits négligés, nu-pieds , et ayant laissé croître leurs cheveux et leur barbe depuis le Mercredi des Cendres, jour où ils avaient reçu l'imposition de la pénitence. L'évêque récitait dans le sanctuaire les sept Psaumes dans lesquels David épanche son regret d'avoir offensé la majesté divine ; ou ajoutait ensuite les Litanies des Saints.

Durant ces prières , les pénitents se tenaient prosternés sous le portique, sans oser franchir le seuil de l'église. Trois t'ois dans le cours des Litanies, l'Évêque leur députait plusieurs clercs qui venaient leur apporter en son nom des paroles d'espérance et de consolation. La première fois, deux Sous-Diacres venaient leur dire: « Je vis, dit le Seigneur ; je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. » La seconde fois, deux autres SousDiacres leur portaient cet avertissement : « Le Seigneur dit: Faites pénitence: car le royaume des cieux approche. » Enfin, un troisième message leur était porté parle Diacre, qui leur disait : « Levez vos têtes; votre rédemption est proche. »

Après ces avertissements qui annonçaient les approches du pardon , l'Évêque sortait du sanctuaire, et descendait vers les pénitents jusqu'au milieu de la grande nef, où on lui avait préparé un siège tourné vers le seuil de la porte de l'église, où les pénitents demeuraient toujours prosternés. Le Pontife étant assis, l'Archidiacre lui adressait ce discours:

Pontife vénérable, voici le temps favorable , las jours où Dieu s'apaise, où l'homme est sauvé, où la mort est détruite, où la vie éternelle commence. C'est le temps où, dans la vigne du Seigneur des armées, on fait de nouveaux plants pour remplacer ceux qui étaient mauvais. Sans doute il n'est aucun jour sur lequel ne se répandent les largesses de la bonté et de la miséricorde de Dieu; néanmoins le temps où nous sommes est marqué plus spécialement par l'abondante rémission des péchés, et par la fécondité de la grâce en ceux qui reçoivent une nouvelle naissance. Notre nombre s'accroît, et par ces nouveau-nés, et par le retour de ceux qui s'étaient éloignés de nous. S'il y a le bain d'eau purifiante, il y a aussi le bain des larmes. De là double joie pour l'Église : l'enrôlement de ceux qui sont appelés, l'absolution de ceux qu'a remenés le repentir. Voici donc vos serviteurs qui, ayant oublié les commandements célestes et transgressé la loi des saintes mœurs, étaient tombés dans divers crimes; les voici maintenant humiliés et prosternés. Ils crient au Seigneur avec le Prophète : « Nous avons péché, nous avons commis l'iniquité; ayez pitié de nous, Seigneur! » Ils ont compté avec une entière confiance sur cette parole de l'Évangile: « Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. » Ils ont, comme il est écrit, mangé le pain de la douleur; leur couche a été arrosée de leurs larmes; ils ont affligé leur cœur par la douleur et leur corps par le jeûne, afin de recouvrer la santé de l'âme qu'ils avaient perdue. La pénitence est une; mais elle est à la disposition de tous ceux qui veulent y recourir.

L'Évêque se levait alors et se rendait auprès des pénitents. Il leur adressait une exhortation sur la miséricorde divine, et leur enseignait la manière dont ils devaient vivre désormais ; puis il leur disait: « Venez, mes enfants , venez ; écoutez-moi : je vous enseignerai la crainte du Seigneur. » Le Chœur chantait ensuite cette Antienne tirée du Psaume Xxxiii6 : « Approchez du Seigneur, et soyez illuminés ; et vos visages ne seront plus dans la confusion. » Alors les pénitents , se levant de terre , venaient se jeter aux pieds de l'Évêque; et l'Archiprêtre, prenant la parole, lui disait:

Rétablissez en eux, Pontife apostolique, tout ce que les suggestions du diable avaient détruit; par l'entremise de vos prières, par la grâce de la divine réconciliation, faites que ces hommes soient rapprochés de Dieu. Jusqu'à cetle heure, le mal leur était à charge; maintenant qu'ils triomphent de l'auteur de leur mort, ils jouiront du bonheur de plaire au Seigneur dans la terre des vivants.

L'Évêque répondait: « Mais savez-vous s'ils sont dignes d'être réconciliés ?» Et l'Archiprêtre ayant dit : « Je sais et j'atteste qu'ils en sont dignes » , un Diacre leur ordonnait de se lever. Alors l'Évêque prenait l'un d'entre eux parla main; celui-ci donnait son autre main au suivant , et successivement tous les autres pénitents se tenant de la même manière, on arrivait au siège dressé pour l'Évêque au milieu de la nef. On chantait pendant ce temps-là cette Antienne : « Je vous le dis. il y a de la joie parmi les Anges de Dieu, même pour un seul pécheur qui fait pénitence » ;. et cette autre : « Il vous faut vous réjouir, mon fils : car votre frère qui était mort est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé.» L'Évêque ensuite, prenant la parole sur le ton solennel de la Préface, s'adressait ainsi à Dieu:

Il est juste de vous rendre grâces, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, par Jésus-Christ notre Seigneur, à qui vous avez donné dans le temps une naissance ineffable, afin qu'il vînt acquitter la dette d'Adam envers vous, détruire notre mort par la sienne, recevoir sur son corps nos blessures, effacer nos taches par son sang : en sorte que nous qui étions tombés par la jalousie de l'antique ennemi, nous revinssions à la vie par la miséricorde de ce Sauveur.

C'est par lui, Seigneur, que nous vous supplions de nous exaucer au sujet des péchés d'autrui, nous qui sommes hors d'état de vous implorer suffisamment pour les nôtres. Rappelez donc, Seigneur très-clément, ces hommes que leurs péchés avaient séparés de vous. Vous n'avez pas repoussé l'humiliation d'Achab; mais vous avez suspendu, à cause de son amende honorable, la vengeance que méritaient ses crimes. Vous avez exaucé les larmes de Pierre, et vous lui avez ensuite confié les clefs du royaume des cieux. Daignez donc, Seigneur miséricordieux, accueillir ceux-ci qui sont l'objet de nos prières; restituez-les au giron de votre Église, afin que l'ennemi ne triomphe plus à leur sujet; mais que votre Fils, qui vous est semblable, les purifie de tous leurs péchés; qu'il daigne les admettre au festin de cette, très-sainte Cène; qu'il les nourrisse de sa chair et de son sang, et qu'après le cours de cette vie il les conduise au royaume céleste.

Après cette Prière, toute l'assistance, clercs et laïques, se prosternait avec les pénitents devantla majesté divine; et l'on récitait les trois Psaumes qui commencent par le mot Miserere. L'Évêque se levait ensuite et prononçait sur les pénitents, toujours prosternés, ainsi que l'assistance tout entière, six oraisons solennelles dont nous donnerons ici les principaux traits:

Écoutez nos supplications. Seigneur, et quoique j'aie besoin plus que tous de votre miséricorde, daignez m'exaucer. Vous m'avez établi, non à cause de mes mérites, mais par le don de votre grâce, votre ministre dans cette œuvre de réconciliation; donnez-moi la confiance nécessaire pour l'accomplir, et opérez vous-même dans mon ministère qui est celui de votre bonté.

C'est vous qui avez rapporté au bercail, sur vos épaules, la brebis égarée; vous qui avez exaucé la prière du publicain Rendez donc la vie à ces hommes, vos serviteurs, dont vous ne voulez pas la mort. Vous, dont la bonté nous poursuit quand nous errons loin de vous, reprenez à votre service ceux-ci qui sont corrigés. Laissez-vous toucher de leurs soupirs et de leurs larmes; guérissez leurs blessures; tendez-leur une main salutaire. Ne permettez pas que votre Église éprouve une perte dans la moindre partie de ses membres, que votre troupeau souffre un détriment, que l'ennemi triomphe d'un désastre dans votre famille, que la seconde mort dévore ceux qui avaient pris une nouvelle naissance dans le bain sacré. Pardonnez, Seigneur, à ces hommes qui confessent leur iniquité; qu'ils échappent aux peines que décrétera la sentence du jugement à venir; qu'ils ignorent l'horreur des ténèbres , et le pétillement de la flamme. Ramenés du sentier de l'erreur et rentrés dans la voie de la justice, qu'ils ne reçoivent plus désormais de blessures; mais que l'intégrité d'âme qu'ils avaient d'abord reçue de votre grâce, et que votre miséricorde va réparer, demeure en eux à jamais. Ils ont macéré leurs corps sous les livrées de la pénitence; rendez-leur maintenant la robe nuptiale, et permettez-leur de s'asseoir de nouveau au festin royal dont ils étaient exclus.

A la suite de ces Oraisons , l'Évêque , étendant la main sur les pénitents, les réintégrait par cette formule imposante:

Que le Seigneur Jésus-Christ, qui a daigné effacer tous les péchés du monde en se livrant pour nous, et en répandant son sang très-pur; qui a dit à ses disciples: « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel »; qui a bien voulu m'admettre, quoique indigne, parmi les dépositaires de ce pouvoir; qu'il daigne, par l'intercession de Marie, Mère de Dieu, du bienheureux Archange Michel, de l'Apôtre saint Pierre à qui a été donné le pouvoir de lier et de délier, de tous les Saints, et par mon ministère, vous absoudre, par les mérites de son sang répandu pour la rémission des péchés,.de tout ce que vous avez commis en pensées, en paroles et en œuvres; et qu'ayant délié les liens de vos péchés, il vous conduise à la vie éternelle; lui qui vit et qui règne avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.

L'Évêque s'approchait ensuite des pénitents toujours prosternés; il répandait l'eau sainte, et faisait fumer l'encens sur eux. Entin il leur adressait pour adieu ces paroles de l'Apôtre : « Levez-vous, vous qui dormez; levez-vous d'entre les morts; et le Christ sera votre lumière ». Les pénitents se levaient alors, et en signe de la joie qu'ils éprouvaient d'être réconciliés

avec Dieu, ils allaient promptement déposer leur extérieur négligé, et se revêtir d'habits convenables pour s'asseoir à l a table du Seigneur, avec les autres fidèles. Un vestige de cette imposante cérémonie s'est conservé dans plusieurs Églises de France, où l'on récite sur les fidèles, le Jeudi saint, des prières expiatoires que l'on appelle l'Absoute. 

A Rome, l'antique absolution des pénitents, en ce jour , a donné origine à la magnifique cérémonie connue sous le nom de Bénédiction papale Après la Messe du Jeudi saint, le Souverain Pontife, en pluvial et la tiare en tête, parait à la loggia qui s'ouvre au-dessus de la porte principale de la Basilique Vaticane. Un peuple immense couvre la vaste place Saint-Pierre ; d'innombrables fidèles , venus de toutes les régions du monde, attendent le moment où les mains du Vicaire de Jésus-Christ vont faire descendre sur eux la rémission des peines dues à leurs péchés.

Cependant, aux pieds du Pontife assis sur son trône, un des Prélats récite la formule générale de la Confession des péchés, au nom de l'immense famille que la foi a rassemblée sous les yeux du Père commun de la chrétienté. Après un moment de silence, le Pontife implore la miséricorde divine pour les pécheurs qui ont purifié leurs consciences dans le tribunal de la réconciliation ; il invoque sur eux le secours des saints Apôtres Pierre et Paul ; puis , se levant, il étend ses bras vers le ciel comme pour y puiser les trésors de l'éternelle indulgence, et les abaissant ensuite, il bénit ce peuple composé en ce moment de tous les peuples de la terre. Cette bénédiction , qui porte avec elle la grâce de l'indulgence plénière, pour tous ceux qui ont rempli les conditions requises, et que l'on appelle si improprement Bénédiction Urbi et orbipuisqu'elle ne s'adresse qu'aux fidèles présents , fut d'abord particulière au Jeudi saint , elle s'est étendue ensuite au jour de Pâques ; enfin, le Pontife Romain la donne encore le jour de l'Ascension, à Saint-Jean de-Latran, et le jour de l'Assomption, à Sainte-Marie Majeure.

 

LA BÉNÉDICTION DES SAINTES HUILES.

La seconde Messe que l'on célébrait le Jeudi saint, dans ^antiquité, étaitaccompagnée de la consécration des Huiles saintes, rite annuel et qui requiert toujours le ministère de l'Évêque comme consécrateur. Depuis un grand nombre de siècles, cette importante cérémonie s'accomplit à l'unique Messe qui se célèbre aujourd'hui en commémoration de la Cène du Seigneur. Cette bénédiction n'ayant lieu que dans les églises cathédrales, nous n'en donnerons point ici tous les , détails; nous ne voulons pas cependant priver nos lecteurs chrétiens de l'instruction qui peut leur être utile sur le mystère des Huiles saintes. La foi nous enseigne que si nous sommes régénérés dans l'eàu , nous sommes confirmés et fortifiés par l'huile consacrée; enfin l'huile est un des principaux éléments que le divin auteur des Sacrements a choisis pour signifier à la fois et opérer la grâce dans nos âmes.

L'Église a fixé de bonne heure ce jour, en chaque année, pour renouveler cette liqueur mystique dont la vertu est si grande, sous ses différentes formes, parce que le moment approche où elle en doit faire un abondant usage sur les néophytes qu'elle enfantera dans la nuit pascale. Mais il importe aux fidèles de connaître en détail la doctrine sacrée sur un si haut sujet; et nous l'expliquerons ici, quoique brièvement, afin d'exciter leur reconnaissance envers le divin Rédempteur, qui a appelé les créatures visibles à servir dans les œuvres de sa grâce, et leur a donné par son sang la vertu sacramentelle qui désormais réside en elles. La première des Huiles saintes qui reçoit la bénédiction de l'Évêque , est celle qui est appelée l'Huile des Malades, et qui est la matière du sacrement de l'Extrême-Onction. C'est elle qui efface dans le chrétien mourant les restes du péché, qui le fortifie dans le dernier combat, et qui , par la vertu surnaturelle qu'elle possède , lui rend même quelquefois la santé du corps. Dans l'antiquité , la bénédiction de cette Huile n'était pas plus affectée au Jeudi saint qu'à tout autre jour, parce que son usage est, pour ainsi dire, continuel. Plus tard, on a placé cette bénédiction au jour où sont consacrées les deux autres Huiles, à cause de la similitude de l'élément qui leur est commun. Les fidèles doivent assister avec recueillement à la sanctification de cette liqueur qui coulera un jour sur leurs membres défaillants , et parcourra leurs sens pour les purifier. Qu'ils pensent à leur dernière heure, et qu'ils bénissent l'inépuisable bonté du Sauveur , « dont le sang coule si abondamment avec cette précieuse liqueur l ». (1. Bossuet, Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre.)

La plus noble des Huiles saintes est le Chrême ; c'est aussi celle dont la consécration s'opère avec plus de pompe et avec des circonstances plus mystérieuses. C'est par le Chrême que l'Esprit-Saint imprime son sceau ineffaçable sur le chrétien déjà membre de Jésus Christ par le Baptême. L'Eau nous donne la naissance; l'Huile du Chrême nous confère la force, et tant que nous n'eu avons pas reçu l'onction, nous ne possédons pas encore la perfection du caractère de chrétien. Oint de cette huile sacrée, le fidèle devient visiblement un membre de l'Homme-Dieu, dont le nom de Christ signifie l'onction qu'il a reçue comme Roi et comme Pontife. Cette consécration du chrétien par le Chrême est tellement dans l'esprit de nos mystères, qu'au sortir de la fontaine baptismale , avant même d'être admis à la Confirmation, le néophyte reçoit sur la tête une première onction, quoique non sacramentelle, de cette Huile royale, pour montrer qu'il participe déjà à la royauté de Jésus-Christ.

Afin d'exprimer par un signe sensible la haute dignité du Chrême, la tradition apostolique veut que l'Évêque y mêle du baume, qui représente ce que l'Apôtre appelle « la bonne odeur du Christ  », dont il est écrit aussi « que nous courrons à l'odeur de ses parfums ». La rareté et le haut prix des parfums dans l'Occident a obligé l'Église Latine d'employer le baume seul dans la confection du saint Chrême; l'Église Orientale , plus favorisée par le climat et les produits des régions qu'elle habite, y fait entrer jusqu'à trente-trois sortes de parfums qui, condensés avec l'huile sainte , en forment une sorte d'onguent d'une odeur délicieuse.

Le saint Chrême, outre son usage sacramentel dans la Confirmation, et l'emploi que l'Église en fait sur les nouveaux baptisés, est encore employé par elle dans la sacre des Évêques, pour l'onction de la tête et des mains; dans la consécration des calices et des autels, dans la bénédiction des cloches ; enfin dans la dédicace des Églises, où l Évêque en marque les douze croix qui doivent attester aux âges futurs la gloire de la maison de Dieu.

La troisième des Huiles saintes est celle qui est appelée l'Huile des Catéchumènes. Sans être la matière d'aucun sacrement, elle n'en est pas moins d'institution apostolique. La bénédiction que l'Église en fait, aujourd'hui , quoique moins pompeuse que celle du Chrême , est cependant plus solennelle que celle de l'Huile des malades. Celle des Catéchumènes sert dans les cérémonies du Baptême, pour les onctions que l'on fait au catéchumène sur la poitrine et entre les épaules, avant l'immersion ou l'infusion de l'eau. On l'emploie aussi à l'ordination des Prêtres, pour l'onction des mains, et au sacre des Rois et des Reines.

Telles sont les notions que le fidèle doit posséder, pour avoir une idée dela solennelle fonction que remplit l'Évêque à la Messe d'aujourd'hui, où. comme le chante saint Fortunat dans la belle Hymne que nous donnerons tout à l'heure, il acquitte sa dette en opérant cette triple bénédiction qui ne peut venir que de lui seul.

La sainte Église déploie en cette circonstance un appareil inaccoutumé. Douze Prêtres en chasuble , se; t Diacres et sept Sous-Diacres, tous revêtus des habits de leurs ordres , assistent à la fonction. Le Pontifical romain nous apprend que les douze Prêtres sont là pour être les témoins et les coopérateurs du saint Chrême. La Messe commence et se continue avec les rites propres à ce jour; mais, avant de faire entendre l'Oraison Dominicale, l'Évêque laisse inachevée la prière du Canon qui la précèdent descend de l'autel. Il se rend au siège qui lui a été préparé près de la table sur laquelle on apporte l'ampoule remplie de l'huile qu'il doit bénir pour le service des mourants. Il prélude à cette bénédiction en prononçant les paroles de l'exorcisme sur cette huile, afin d'éloigner d'elle toute influence des esprits de malice, qui, dans leur haine pour l'homme, cherchent sans cesse à infecter les éléments de la nature; puis il la bénit par ces paroles:

Envoyez, Seigneur, du haut des cieux, votre Esprit-Saint Paraclet sur cette huile que vous avez daigné produire d'un arbre fécond; et qu'elle devienne propre à soulager l'âme et le corps. Que votre bénédiction en fasse un médicament céleste qui nous protège, qui chasse nos douleurs, nos infirmités, nos maladies de l'âme et du corps: car vous vous êtes servi de l'huile pour consacrer vos Prêtres, vos Rois, vos Prophètes et vos Martyrs. Que celle-ci devienne une onction parfaite que vous aurez bénie pour nous, Seigneur, et dont les effets nous pénétreront tout entiers. Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ.

Après cette bénédiction, l'un des sept Sous-Diacres

qui avait apporté l'ampoule la remporte avec respect; et le Pontife retourne à l'autel pour achever le Sacrifice. Lorsqu'il a distribué la sainte communion au clergé, il revient au siège préparé près de la table. Alors les douze Prêtres, les sept Diacres et les sept Sous-Diacres se rendent au lieu où sont déposées les deux autres ampoules. L'une contient l'huile qui doit devenir le Chrême du salut, et l'autre la liqueur qui doit être sanctifiée comme Huile des Catéchumènes. Bientôt le cortège sacré reparaît, et s'avance solennellement vers le Pontife. Les deux ampoules sont portées chacune par un des Diacres; un Sous-Diacre tient le vase qui renferme le baume. L'Évêque bénit d'abord le baume, qu'il appelle dans sa prière « une larme odorante sortie de l'écorce d'une heureuse branche, pour devenir le parfum sacerdotal ». Puis il prélude à la bénédiction de l'Huile du Chrême en soufflant sur elle trois fois en forme de croix. Les douze Prêtres viennent tour à tour faire cette même insufflation , dont nous voyons le premier exemple dans l'Évangile. Elle signifie la vertu du Saint-Esprit, qui est figuré par le souffle, à cause de son nom, Spiritus , et qui va bientôt faire de cette huile un instrument de sou divin pouvoir. Mais auparavant l'Évêque prononce sur elle l'exorcisme; et, après avoir ainsi préparé cette substance à recevoir l'action de la grâce d'en haut, il célèbre la dignité du Chrême par cette magnifique Préface qui remonte aux premiers siècles de notre foi.

Il est juste et raisonnable que nous vous rendions grâces partout et toujours, ,Dieu tout-puissant, par Jésus-Christ notre Seigneur; à vous qui, au commencement de toutes choses, entre autres dons de votre bonté, avez fait produire à la terre les arbres, et parmi eux l'olivier qui nous donne cotte onctueuse liqueur qui devait servir au Chrême sacré. David, dans un esprit prophétique, prévoyant l'institution des Sacrements de votre grâce, chanta dans ses vers l'huile qui doit rendre la joie à notre visage: et lorsque les crimes du monde eurent été expiés par le déluge, la colombe vint annoncer la paix rendue à la terre par le rameau d'olivier qu'elle portait, symbole des faveurs que nous réservait l'avenir. Cette figure se réalise aujourd'hui, dans ces derniers temps, lorsque, les eaux du baptême ayant effacé tous nos péchés, l'onction de l'huile vient donner à nos visages beauté et sérénité. C'est aussi en présage de cette grâce que vous ordonnâtes à Moïse votre serviteur, après qu'il aurait purifié dans l'eau son frère Aaron, de l'établir prêtre par une onction.

Mais le plus grand honneur déféré à l'huile fut lorsque, votre Fils Jésus-Christ notre Seigneur ayant exigé de Jean qu'il le baptisât dans les eaux du Jourdain, vous envoyâtes sur lui l'Esprit-Saint en forme de colombe, désignant ainsi votre Fils unique, en qui vous déclariez, par une voix qui se fit entendre, avoir mis vos complaisances, et faisant connaître qu'il était celui que le prophète David a célébré comme devant recevoir l'onction de l'huile de l'allégresse, au-dessus de i-ous ceux qui doivent y participer avec lui. Nous vous supplions donc, Dieu éternel, par le même Jésus-Christ votre Fils notre Seigneur, de sanctifier par votre bénédiction cette huile votre créature, et de la remplir de la vertu du SaintEsprit, par la puissance du Christ votre Fils, dont le Chrême sacré a emprunté son nom, ce Chrême par lequel vous avez consacré les Prêtres, les Rois, les Prophètes et les Martyrs. Faites que la sanctification étant répandue dans l'homme par l'onction, la corruption de la première nature soit anéantie, et que le temple de chacun exhale la suave odeur que produit l'innocence de la vie; que, selon les conditions établies par vous dans ce mystère, ils y reçoivent la dignité de rois, de prêtres et de prophètes, avec l'honneur d'un vêtement d'immortalité; que cette huile enfin soit pour ceux qui renaîtront de l'eau et du Saint Esprit un Chrême de salut qui les rende participants de la vie éternelle, et les mette en possession de la gloire du ciel.

 

Le Pontife, après ces paroles, prend le baume qu'il ad'abord mêlé avec de l'huile sur une patène, et versant ce mélange dans l'ampoule, il consomme ainsi la consécration du Chrême. Ensuite, pour rendre honneur à l'Esprit-Saint qui doit opérer par cette huile sacramentelle, il salue l'ampoule qui la contient, en disant : « Chrême saint, je te salue! » Les douze Prêtres immédiatement suivent l'exemple du Pontife, qui procède ensuite à la bénédiction de l'Huile des Catéchumènes.

Après les insufflations et l'exorcisme, qui ont lieu comme pour le saint Chrême, l'Évêque s'adresse à Dieu par cette prière:

0 Dieu, qui récompensez les progrès dans les âmes, et qui, par la vertu du Saint-Esprit, confirmez l'ébauche déjà commencée en elles, daignez envoyer votre bénédiction sur cette huile, et accorder par l'onction qui en sera faite, à ceux qui se présentent au bain de l'heureuse régénération, la purification de l'âme et du corps. Que les taches qu'auraient imprimées sur eux les esprits ennemis de l'homme disparaissent au contact de cette huile sanctifiée; qu'il ne reste plus à ces esprits pervers aucune place pour leur malice,-aucun refuge pour leur pouvoir, aucune liberté pour leurs perfides embûches; mais que l'onction de cette huile soit utile à vos serviteurs qui arrivent à la foi et qui doivent être purifiés par l'opération de votre Esprit; qu'elle les dispose au salut qu'ils obtiendront en naissant à la régénération céleste dans le sacrement du Baptême : par Jésus-Christ notre Seigneur, qui doit venir pour juger les vivants et les morts et détruire le monde par le feu.

L'Évêque salue ensuite l'ampoule qui contient l'huile à laquelle il vient de conférer de si hautes prérogatives, en disant : « Huile sainte, je te salue! » Il est imité dans cet acte de respect par les douze Prêtres; après quoi deux des Diacres ayant pris , l'un le saint Chrême et l'autre l'Huile des Catéchumènes, le cortège se met en marche pour reconduire les deux ampoules au lieu d'honneur où elles doivent être conservées Elles sont l'une et l'autre couvertes d'une enveloppe d'étoffe de soie : blanche pour le saint Chrême, et violette pour l'Huile des Catéchumènes.

Nous n'avons donné qu'en les abrégeant les détails de cette grande cérémonie; mais nous ne voulons pas priver le lecteur catholique de la belle Hymne composée par saint Venance Fortunat, Évêque de Poitiers, au VIe siècle, et dont les strophes majestueuses, empruntées par l'Église romaine à l'antique Église des Gaules, accompagnent si noblement l'arrivée et le retour des saintes ampoules.

Rédigé par Cdl Balthasar

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