Du journal d'un voyageur à Rome en plein carême

Publié le 19 Février 2015

Les Sacconi.—Aumônes particulières.—Réflexions sur la charité romaine.

~~Les Trois Rome: journal d'un voyage en Italie

Le temps était froid, le ciel brumeux, le pavé couvert de boue. Je note toutes ces circonstances, parce qu'elles relèvent à mes yeux l'œuvre admirable dont je vais parler. Comme nous passions au sommet du Capitole, près de la prison des débiteurs, nous vîmes à quelques pas deux hommes marchant silencieusement devant nous, de chaque côté de la rue. Ils étaient nu-pieds, le corps entièrement couvert d'un long sac de toile blanche, terminé par un masque de la même étoffe et percé de deux trous à la hauteur des yeux, en sorte qu'il était impossible de voir leur visage.

L'un et l'autre tenaient une bourse à la main et se présentaient sur le seuil de chaque porte où ils s'arrêtaient, sans dire un seul mot; la porte s'ouvrait, une pièce de monnaie tombait dans leur bourse, et, leur reconnaissance exprimée par un profond salut, ils allaient se présenter à la porte voisine. « Quels sont ces hommes? que font-ils? » telles furent les questions que nous adressâmes tout d'une voix à l'excellent ami qui nous accompagnait. « Ces hommes, nous dit-il, sont des Sacconi: ils doivent leur nom au grand sac qui les enveloppe. Vous saurez qu'il existe ici une association pieuse, composée de l'élite de la noblesse, du clergé séculier et des cardinaux; elle a pour but le soulagement des pauvres et surtout des prisonniers pour dettes.

Chaque mois ses membres parcourent les rues en demandant l'aumône. Au jour fixé, en été comme en hiver, n'importe le froid ou la pluie, ils vont, comme vous voyez, pieds nus, quêter de porte en porte dans tous les quartiers de Rome. Vous voyez encore que tout le monde les accueille; le peuple a pour eux. une grande vénération, et les riches s'exposeraient, en les refusant, à éconduire un de leurs parents ou de leurs amis : ces deux Sacconi qui nous précèdent sont peut-être deux cardinaux, ou deux princes romains. » Voilà, si je ne me trompe, une charité de bon aloi. Qu'on ne dise plus, comme certains touristes, que pour les Romains tout est spectacle et momerie; qu'amis du confortable ils ne connaissent pas la charité, qui exige du dévouement et le sacrifice du moi. Certes, l'ostentation ne se trouve pas ici, elle ne peut pas s'y trouver. Ces hommes ne sauraient être connus de personne, pas même de leurs amis; ils ne disent pas un mot, et nul ne peut voir les traits de leur visage.

Quel avantage vraiment, pour la vanité et le bien-être de ces grands seigneurs, de parcourir ainsi, enveloppés dans un mauvais sac de toile, les pieds nus, par un temps d'hiver, pendant une grande partie de la journée, demandant l'aumône, les rues les plus obscures de la cité? Les détracteurs systématiques de tout ce qui est inspiré par la religion auraient-ils le courage d'en faire autant? Vaniteux comme tous les fils d'Adam, qu'ils essayent donc de conquérir la popularité à ce prix-là! Quand nous les aurons vus à l'œuvre, nous pourrons penser que des motifs humains peuvent inspirer un pareil dévouement; jusque-là, on nous permettra de croire que l'Évangile seul est capable d'obtenir, et d'obtenir constamment, depuis plusieurs siècles, un sacrifice doublement coûteux à la nature. Le spectacle si moral que nous avions sous les yeux nous conduisit à parler des aumônes particulières qui se font à Rome. Cette page devait compléter notre histoire de la charité corporelle dans la ville de Saint-Pierre.

En France, nous bénissons Henri IV pour avoir désiré que tous ses sujets eussent une poule à manger le dimanche; à Rome, les secours sont si abondants que chaque pauvre peut tous les jours faire un excellent repas. Et d'abord, deux belles institutions prennent un soin spécial des infortunés qui, nés dans l'aisance et élevés dans les habitudes du monde, sentent peser plus lourdement sur eux le poids de la misère. Grâce à l'Archiconfrérie des Saints-Apôtres et de la Divine Pitié, des secours, souvent considérables, viennent inattendus, et même inconnus, trouver dans leur fière indigence des veuves honnêtes et de malheureux pères de famille. La première remonte en 1564. Elle fut fondée par quelques pieux chrétiens qui prenaient un soin particulier de la chapelle du Saint-Sacrement, dans l'église des Saints-Apôtres. Se trouvant associés par cette pratique de piété, ils voulurent joindre aux actes de dévotion les œuvres d'une active charité; toujours et partout c'est ainsi que le Christianisme procède. Ils se consacrèrent donc au soulagement des pauvres, et spécialement des pauvres honteux. Tous issus de nobles et riches familles, les membres actuels sont au nombre de quatorze, un par quartier, et chacun d'eux distribue par an trois cents francs en aumônes. La congrégation de la Divine Piété doit son origine au vénérable prêtre Giovanni Stanchi, de Castel-Nuovo. En 1679, ce saint homme réunit quelques personnes choisies dans le clergé et parmi les laïques pour recueillir des aumônes destinées aux familles honteuses, dont la misère contraste avec leur aisance passée. Grâce à la généreuse protection des souverains pontifes Innocent XI, Clément XII, Benoit XIII, la congrégation s'est toujours maintenue dans un état prospère. Il nous fut très agréable de la connaître, parce qu'elle offre une preuve de plus de la priorité de Rome et de son intelligence en fait de bonnes œuvres. Ses membres sont au nombre de trente à quarante, et doivent avoir vingt-cinq ans accomplis : il sont prêtres ou séculiers. « Leur méthode, dit monseigneur Morichini, dans la distribution des secours est, je crois, la meilleure que l'on puisse suivre; et Rome peut se vanter d'avoir mis en pratique, il y a cent cinquante ans, ces maximes de la charité publique et privée dont le baron de Gérando a récemment développé la théorie dans son Visiteur du pauvre. Chaque quartier de la ville a son député, assisté de deux autres membres visiteurs. Aucune aumône n'est accordée avant qu'un visiteur ait, de ses propres yeux, constaté la misère et le besoin. « Les secours se donnent plutôt en nature qu'en argent; plutôt à un petit nombre de personnes qui s'en trouvent vraiment soulagées, qu'à de nombreuses familles pour qui ils ne seraient qu'une goutte d'eau. Des couchers, des vêtements, le rachat des gages du mont-de-piété, le payement des loyers, des bons de pain, sont les aumônes les plus ordinaires. D'après ses statuts, l'œuvre doit assister spécialement les infirmes, les jeunes filles en péril, les veuves, les femmes délaissées par leurs maris, les prisonniers, les pénitents, les jeunes gens privés d'emploi et les voyageurs. « Trois fois par an, chaque visiteur a une somme à distribuer dans son quartier. Chacune de ces distributions peut monter à 700 écus, ce qui forme dans l'année 2,100 écus, bien que la Congrégation possède un revenu double au moins, mais grevé de legs et de services religieux. Une distribution de pain se fait à la fête de Sainte Anne, et des secours particuliers assez considérables se donnent encore d'urgence dans le cours de l'année, lorsqu'on a connaissance de la position critique de quelque honorable famille. Dans ce cas, les aumônes sont portées aux nécessiteux par les députés désignés à l'avance sous le titre de députés des cas secrets, qui ne rendent point compte de l'argent à eux confié, afin que jamais le nom des malheureux qu'ils ont secourus ne paraisse sur les registres de la société1. » J'ajouterais de longues pages à celles qui précèdent, si je voulais parler de toutes les autres aumônes, bonnes œuvres, institutions de charité, qui font la gloire et la vie de Rome chrétienne ; je me contenterai de quelques réflexions propres à caractériser ce magnifique système de philanthropie, si peu connu en Europe et si peu en harmonie avec les principes de nos économistes modernes.

Rédigé par Baglialto

Publié dans #Histoire, #Ecclésial

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