De la liturgie des chrétiens d'Orient

Publié le 20 Septembre 2014

Comme on parle beaucoup de nos frères chrétiens d'Orient, il m'a semblé bon vous livrer ce texte qui, s'il n'est pas récent, donne quelques indications sur la Liturgie des chrétiens d'Orient qui, contrairement à la notre a vécue moins de boulversements !

Par Dom Guéranger:

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Les Liturgies des Eglises de l'Orient offrent à l'observateur un spectacle bien différent de celui que lui présentent les Liturgies de l'Occident. Déjà notre histoire est arrivée au neuvième siècle, et les progrès de la Liturgie dans l'Eglise Latine, loin de s'arrêter, promettent de s'étendre et de se développer dans les siècles suivans : dans l'Eglise Orientale, au contraire, dès le neuvième siècle, tout s'apprête à finir pour la Liturgie, comme pour l'unité et la dignité du Christianisme.

Cependant le point de départ de la Liturgie dans l'Orient fut imposant : elle commença, comme Liturgie chrétienne, à Jérusalem, non seulement par les actes etles paroles du Rédempteur des hommes, mais encore par les ordonnances des Apôtres qui fixèrent, ainsi que nous l'avons dit, la forme dans laquelle devaient être célébrés les Mystères Chrétiens.

Devant traiter, dans une des divisions spéciales de cet ouvrage , tout ce qui a rapport aux Livres Liturgiques de toutes les Eglises, nous ne ferons ici qu'une brève énumération des diverses formes usitées dans les Eglises Orientales, pour les Offices divins.

D'abord, viennent les Liturgies Apostoliques. Celle attribuée à saint Jacques est la principale et la plus authentique, au moins dans la généralité de sa teneur. Elle fut long-temps suivie dans l'Eglise de Jérusalem, à l'exclusion de toute autre, et l'on voit assez clairement que c'est cette Liturgie que saint Cyrille explique dans ses Catéchèses. Il parait démontré que l'Eglise de Jérusalem la gardait encore au neuvième siècle, puisque Charles-le-Chauvc, dans une lettre au clergé de Ravenne, atteste avoir fait célébrer en sa présence les saints Mystères, suivant la Liturgie de Jérusalem, composée par l'Apôtre saint Jacques. Depuis lors, l'autorité du Patriarche de Constantinople a interdit, même à Jérusalem, l'usage de cette Liturgie, hors le 23 d'octobre, jour où cette Eglise célèbre la fête de saint Jacques. Tous les autres jours de l'année, on doit employer les Liturgies usitées à Constantinople , et dont nous allons parler bientôt.

L'Eglise d'Antioche, dans l'origine, dut se servir d'une forme Liturgique instituée par saint Pierre, puisque le Prince des Apôtres fut le premier Evêque de cette ville. Cette Liturgie de saint Pierre n'était-elle point la même que celle de saint Jacques? si elle en différait, quelle était sa forme ? Ces questions sont aujourd'hui devenues à peu près insolubles. Il est vrai que les Jacobitcs de Syrie, qui ont dans leurs livres un grand nombre de Liturgies ou Anaphores, en ont une qui porte le nom de saint Pierre : mais l'autorité de ces sectaires est complètement nulle en matière de critique.

Quoi qu'il en soit, le Patriarche Melchite d'Antioche, ainsi que tout le clergé de son ressort, est contraint de suivre, comme celui de Jérusalem, la Liturgie de Constantinople, au moins depuis le douzième siècle. Nous rappellerons ici l'origine du nom de Melchite. Après la condamnation de Dioscore, patron du Monophysisme, dans le Concile deChalcedoine, il s'éleva entre les Catholiques d'Alexandrie et oVÀntioche et les disciples d'Eutychès, un schisme violent qui dure encore. Les Monophysites donnèrent aux Catholiques le nom de Melchites, formé de l'arabe Melek, qui signifie Partisans du Prince, parce qu'ils se conformaient à l'édit de l'Empereur Marcien pour la publication et la réception du Concile de Chalcédoine. Long-temps, ce nom de Melchites a été le synonyme d'Orthodoxe : depuis le schisme Grec, il ne désigne plus que les Grecs qui sont unis au Patriarche de Constantinople. Aujourd'hui, la ville d'Antioche ayant été presque entièrement détruite, soit par les guerres, soit par les tremblemens de terre, le Patriarche Melchite a transféré son siége à Damas. Mais telle est l'ignorance et la dégradation du clergé de ce Patriarcat, que l'on est obligé, dans un grand nombre d'Eglises, de traduire la Liturgie du Grec en Arabe, non seulement pour l'usage du peuple, mais afin que les clercs puissent en lire et en comprendre les paroles.

L'Eglise d'Alexandrie, fondée par saint Marc, s'est servie, dans l'antiquité, d'une Liturgie qui porte le nom de cet Evangéliste, et qui a été complétée par saint Cyrille. Depuis le douzième siècle, l'usage de cette Liturgie est entièrement aboli dans les Eglises qui dépendent du Patriarche Melchite d'Alexandrie. Ce Patriarche, qui réside au Grand-Caire, est astreint, ainsi que tout son clergé, à la Liturgie de Constantinople.

Enfin, le siége principal de l'Eglise Grecque Melchite, la nouvelle Rome, Constantinople, qui fait subir le joug de sa Liturgie aux Eglises qui lui sont restées fidèles, ne connaît que deux Liturgies, au moyen desquelles elle célèbre le service divin toute l'année. La première, appelée la Liturgie de saint Jcan-Chrysostôme, sert tousles jours, saufles exceptions ci-après; c'est la seule qui contienne l'ordre de la Messe et les

Rubriques. La seconde, qui est celle de saint Basile, est en usage seulement la vigile de Noël, la vigile des Lumières ( ou de l'Epiphanie), les Dimanches du Carême, sauf le Dimanche des Rameaux; la sainte et grande Férie ( ou le Jeudi-Saint ); le Samedi-Saint, et enfin le jour de la Fête de saint Basile. Elle est plus longue que la première ; mais elle ne contient pas l'ordre de la Messe et les Rubriques : on les prend dans la Liturgie de saint Chrysostôme. Ce saint Docteur n'est point l'auteur de la Liturgie qui porte son nom : il paraît même qu'on l'a appelée, jusque dans le sixième siècle, la Liturgie des Apôtres. Quant à celle qui est connue sous le nom de saint Basile, il est mieux prouvé qu'elle appartient à ce saint Docteur.

Le premier monument dans lequel on trouve la manifestation du pouvoir du Patriarche de Constantinople sur la Liturgie des autres Eglises Patriarchales Melchites, est un passage de Théodore Balsamon, au livre cinquième de son Droit Gréco-Romain. Ce jurisconsulte, membre distingué de l'Eglise de Constantinople, fut promu au siége d'Antioche en 1186. Il raconte que Marc, Patriarche d'Alexandrie, étant venu à Constantinople, prétendit célébrer les saints Mystères suivant une Liturgie particulière, et que lui, Balsamon, en présence de l'Empereur, disputa contre Marc, et soutint comme une vérité incontestable: « Que toutes les Eglises de » Dieu devaient suivre la coutume de la nouvelle Rome, et » célébrer le Sacrifice suivant la tradition des grands Doc» teurs et Luminaires de la piété, saint Jean-Chrysostôme et » saint Basile (1). >

(1) Quapropter ommes Ecclesino I)ci soqui debent morem novae Remise, nimirum Constantinopolis, et sacra celebrare juxta tradi tionem magnorum doctorum, et Iumiaarium pictatis sancti Joau.ih Ohvysostomi et sauf ti Basilii. Balsamon. JurisGrœc- Rom. lib F. l'ageWS.

Non seulement la Liturgie proprement dite, c'est-à-dire la forme et les prières de la Messe, à l'usage de l'Eglise de Constantinople, est suivie dans toutes les Eglises Melchiles, mais encore les livres des Offices divins dont on se sert à Constantinople pour la célébration des Fêtes de l'année chrétienne, sont les seuls qui soient en usage dans les Patriarcats d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem. L'influence de la Liturgie de Constantinople s'est même étendue audelà des limites trop restreintes de ces Eglises. C'est elle que suivent encore non seulement les Eglises schismatiques de la Servie, de l'Albanie, de la Georgie et de la Mingrélie, mais même toutes les Eglises du rit grec uni, ou non uni qui se rencontrent en Occident, à Rome même, à Venise, dans laPouille, laCalabre, la Sicile, la Corse, la Hongrie, la Pologne, la Lithuanie, etc.

Mais, de toutes les Eglises du rit grec de Constantinople, la plus importante et la plus nombreuse est celle de Russie. Fondée au dixième siècle par des Missionnaires partis de Constantinople, elle fut d'abord sous l'obéissance d'un Métropolitain résidant à Kiow, et institué par le Patriarche de la nouvelle Rome. A cette époque, le schisme avec les Latins n'était pas encore entièrement consommé. L'Eglise de Russie suivit malheureusement la ligne que lui traçait sa mère; en attendant le jour où, pour complaire à un Tzar, elle trouverait à propos de renier cette mère, comme celle-ci avait renié Y ancienne Rome. On sait que Pierre-le-Grand supprima, de sa propre autorité, le titre et la dignité de Chef ecclésiastique de l'Eglise Russe, que le Patriarche de Constantinople, en 1588, avait transférés de Kiow à Moscou, avec la qualité et les honneurs de cinquième Patriarche, siégeant après celui de Jérusalem. L'Eglise Russe n'opposa aucune résistance à la volonté du Tzar ; elle consentit à ne plus relever que d'un synode de Prélats nommés par lui : toutefois, en brisant le lien de la subordination à l'égard de l'Eglise de Constantinople, elle en a gardé la Liturgie, mais traduite en langue Slavonne. C'est aussi dans cette langue que l'emploient les Eglises Grecques unies ou schismatiques de la Lithuanie, de la Pologne, de la Hongrie, etc.

Si nous en venons maintenant à rechercher les Liturgies des Eglises d'Orient qui ne reconnaissent point l'autorité des Patriarches Melchites, nous trouvons d'abord celles dont se servent les Coptes, qui vivent sous la juridiction du Patriarche Jacobite d'Alexandrie. On sait que l'Eglise Copte est un débris encore considérable de l'hérésie des Monophysites. Ces Liturgies sont : celle dite de saint Grégoire de Nazianze, dont ils se servent aux Fêtes de Notre-Seigneur et dans les jours les plus solennels; celle de saint Cyrille, qui est en usage durant le Carême et l'A vent, et pour la Commémoration des Défunts; celle enfin de saint Basile, qu'ils emploient aux autres jours de l'année. Ces Liturgies sont traduites en langue Copte, et telle est l'ignorance du clergé Jacobite, que les livres qui les contiennent, pour l'usage de l'autel, ont une version arabe en regard du texte copte, qui n'est presque jamais entendu des Prêtres.

L'Eglise Ethiopienne, ou Abyssinienne, fondée au quatrième siècle, par saint Frumence, envoyé d'Alexandrie par saint Athanase, après s'être préservée de l'Arianisme, eut, au cinquième siècle, le malheur de tomber dans le Monophysisme , et, depuis lors, elle y est restée plongée. Elle n'a qu'un seul Evêque qui a le titre de Métropolitain, et reçoit son institution du Patriarche Jacobite d'Alexandrie, résidant au Grand-Caire. Outre les trois Liturgies des Coptes dont nous venons de parler, les Ethiopiens en emploient dix autres, savoir de saint Jean l'Evangéliste, de saint Matthieu, des trois cent dix-huit Pères Orthodoxes, de saint Epiphane, de Jacques de Sarug, de saint Jean-Chrysostôme, une intitulée de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des saints Apôtres, de Cyriaque, enfin de l'impie Dioscore. Ces Liturgies sont en langue éthiopienne, dialecte qui diffère de l'arabe vulgaire.

Outre les Copies et leur patriarchat Jacobite d'Alcxan- drie, la secte Monophysite compte encore de nombreux adhérens en Syrie, et y vit sous la juridiction d'un prétendu Patriarche d'Antioche qui réside dans un monastère nommé Saphran, à deux journées de Diarbekir. Cette branche d'Eutycbiens se sert principalement de la Liturgie de saint Jacques: mais on trouve dans leurs livres un bien plus grand nombre d'autres Liturgies. On en compte au-delà de trente, la plupart composées par les coryphées du Monophysisme, tels que Jacques d'Edesse et Philoxène. Ces Liturgies sont généralement en langue syriaque.

La troisième Eglise infectée de l'Eutychianisme, après celle des Coptes et celle des Syriens, est l'Eglise des Arméniens. Elle est présidée par un Patriarche qui porte le titre de Catholique et réside à Edchmiatsin, près d'Erivan. Trois autres Patriarches inférieurs viennent après lui, savoir ceux de Sys en Cilicie, de Cachabar et d'Achtamar dans l'AsieMineure. L'Eglise Arménienne a une Liturgie qui lui est particulière. C'est un composé, en langue arménienne, de diverses prières extraites des Liturgies grecques, et qui sont même restées sous les noms de saint Basile, de saint Athanase et de saint Jean-Chrysostôme. Le reste appartient exclusivement à l'Eglise Arménienne, et l'on ne peut disconvenir que cette Liturgie, qui est écrite dans la langue nationale, ne soit d'une grande beauté.

Parmi les Coptes, les Syriens et les Arméniens, on compte un certain nombre de Catholiques qui reconnaissent la distinction des deux natures en Jésus-Christ et sont soumis à l'autorité du Siége Apostolique. Ils observent la Liturgie en usage dans leur nation, sauf les changemens qui ont été ordonnés à Rome, pour assurer l'orthodoxie.

Nous ne devons pas non plus passer sous silence la petite nation des Maronites, paisibles habitans du mont Liban, qui, après avoir suivi les erreurs du Monophysisme et du Monothélisme, les abjurèrent, au douzième siècle, pour embrasser la foi de l'Eglise Romaine, à laquelle depuis lors ils sont restés inviolablement attachés. Ils sont régis par un Patriarche qui reçoit de Rome le Pallium. Leurs Liturgies qui sont en langue Syriaque, ont été imprimées à Rome pour leur usage et sont au nombre de quatorze, savoir, de saint Xyste, Pape de Rome, de saint Jean-Chrysostôme, de saint Jean FEvangéliste, de saint Pierre, prince des Apôtres, des douze Apôtres, de saint Denys, disciple de saintPaul (1), de saint Cyrille, de saint Mathieu, pasteur, de JeanBarsusan, de saint Eustache, de saint Maruthas, de saint Jacques, frère du Seigneur, de saint Marc, et une seconde de saint Pierre.

Outre les Liturgies qui sont, à proprement parler, les prières de l'autel, les diverses églises que nous venons de nommer ont d'autres livres pour les Offices divins et la célébration des fêtes, lesquels s'écartent en beaucoup de choses de ceux de l'Eglise Melchite, bien qu'ils conservent avec ces derniers certains rapports dans le style, et la forme des prières.

Il nous reste encore à parler des Nestoriens et de leurs Liturgies. Ces tristes débris d'une malheureuse secte non moins subversive du mystère fondamental du Christianisme

que le Monophysisme qui lui succéda sans la détruire, portent vulgairement le nom de Chaldéens ou Chrétiens orientaux. Leur Patriarche prend le titre de Catholique, et réside à Bagdad. L'Eglise Nestor icnnc, qui s'est étendue autrefois jusqu'aux Indes, et qui est aujourd'hui considérablement réduite, a trois Liturgies : celle de Théodore de Mopsueste, qui sert de l'Avent jusqu'à Pâques; celle des douze Apôtres, qui sert de Pâques jusqu'à l'Avent ; et celle de Nestorius, qui n'est en usage que cinq jours dans l'année. Au seizième siècle, les Portugais ayant formé d'importans établissemens dans les Indes Orientales , et fondé le siége archi-épiscopal de Goa, Menezès, Archevêque de cette ville, s'appliqua sérieusement à la conversion des Chrétiens Nestoriens du Malabar, et pour garantir l'orthodoxie de ceux qu'il avait ramenés à la vraie foi, il corrigea la Liturgiedes douze Apôtres, comme la plus usitée: il fit même traduire le Missel Romain en syriaque, qui est la langue de la Liturgie Nestorienne: mais on ne voit pas que de grands résultats aient été produits par ces mesures, qui annonçaient peutêtre plus de zèle que de discernement.

Telle est la statistique générale des Liturgies de l'Orient."

Rédigé par Baglialto

Publié dans #Histoire, #Ecclésial

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