Une parabole de Saint Bernard

Publié le 20 Août 2014

CINQUIÈME PARABOLE. La Foi, l'Espérance et la Charité.

1. Notre noble et puissant roi a trois filles qui sont la Foi, l'Espérance et la Charité. Il leur a donné une ville d'une grande beauté, c'est l'âme humaine. Dans cette ville se trouvent trois citadelles, la Rationabilité, la Concupiscibilité et l'Irascibilité ; chacune de ses filles a la sienne : à la Foi il a donné la première, la seconde à l'Espérance et la troisième est le lot de la Charité. La Foi commande donc dans la citadelle de la Rationabilité, attendu que la Foi qui s'appuie sur l'expérience de la raison n'a aucun mérite. L'Espérance gouverne la Concupiscibilité, attendu que nous ne saurions désirer les choses que nous voyons, mais seulement celles que nous espérons. Enfin la Charité gouverne l'Irascibilité, la chaleur commande à la chaleur, en sorte que l'ardeur de la nature se trouve dominée par celle de la vertu. A peine sont-elles entrées chez elles qu'elles établissent et règlent leur demeure chacune suivant son pouvoir. Ainsi pour garder la sienne la Foi place en sentinelle la Prudence, qui doit lui conserver son droit dans la citadelle et main tenir la raison sous les lois et dans les limites que la Foi lui assigne ; mais pour que son action soit bien faite, elle lui adjoint l'Obéissance; puis, voulant donner à celle-ci le moyen de persévérer dans son couvre et lui faire supporter la peine de la fatigue, elle lui donne la Patience pour auxiliaire. Enfin, pour qu'elle pût régir comme il faut et gouverner convenablement toute la domesticité des actes et des sentiments, elle lui donne encore la vertu de discrétion. Voulant que tout se passe chez elle selon le conseil de l'Apôtre, dans l'ordre et l'honnêteté, elle ajoute l'ordre à ses gardiens. Et pour que la malédiction n'entre jamais dans cette demeure, car on sait que toute maison sans discipline est maudite, elle place un dernier gardien à la porte, c'est la Discipline.

2. Quant à l'Espérance, elle place à la tête de sa maison, dans la Concupiscibilité, la Sobriété, pour s'assurer la possession de ses droits chez elle et pour forcer les principaux habitants de la citadelle à la servir. Pour lui donner le moyen de gouverner avec discernement toute la famille des volontés et des voluptés elle lui adjoint la Discrétion, puis, pour combattre la concupiscence de la chair, elle lui donne la Continence, pour dompter celle des yeux, elle lui donne la Constance, et pour lutter contre l'ambition du siècle, elle lui donne l'Humilité. Enfin, pour fermer la porte à la pauvreté, se rappelant ce mot de Salomon, «beaucoup de paroles, beaucoup de misère (Prov. XIV, 23), » elle confie la garde de porte au Silence.

3. Pour ce qui est de la Charité, elle a placé sa demeure du côté où souffle l'Auster, faisant face au Midi, elle la confie à son amie la Piété, lui remet tous ses droits ou lui donne pour premier serviteur la propreté du corps, puis des exercices appropriés, les lectures, les méditations, les oraisons, et les aspirations de l'âme; enfin, pour empêcher la misère d'entrer dans la maison et d'y semer le désordre, elle confie la garde de la porte à la Paix en personne, la Béatitude des enfants de Dieu qui, placés dans la perfection du bonheur au septième degré, se jouent et goûtent le bonheur dans la maison de la Charité. Leurs habitations étant ainsi réglées, on mit à la tête de la. cité tout entière une sorte de prévôt et d'économe appelé le Libre arbitre.

4. Cela fait, les trois filles du roi reviennent dans la maison de leur père. Mais alors survient l'ennemi qui, à la vue de l'ordre et de la gloire de la cité, est saisi d'envie, et machine des embûches contre elle. Dans ses désirs d'y pénétrer il en corrompt deux des principaux citoyens, la discrétion et la dispensation, et, grâce à eux, il fait entrer toute sa détestable armée par les deux portes du Rationalisme et de la Concupiscence. Il charge de chaires et jette au fond d'un cachot, le prévôt de la ville, le Libre arbitre, à qui la garde et l'administration en avaient été confiées, car le père de famille, en s'en allant en voyage, avait donné à tous ses serviteurs le pouvoir de faire chacun ce qui le concerne. Après avoir précipité du haut des murailles du Rationalisme ceux qui. en étaient les gardiens, l'ennemi fait entrer le Blasphème, ennemi juré de la Foi. Avec lui se précipitent dans le donjon les contradictions, les troubles, les confusions et mille autres ennemis du même genre qui, se jetant sur tout ce qu'ils rencontrent, et, n'appropriant tout ce qui leur convient, ne laissent presque rien de la raison dans le Rationalisme; puis après avoir tué le portier, je veux dire la discipline, ils laissent à tout venant la liberté d'entrer et de sortir.

5. Quant à la demeure de l'Espérances, la Concupiscibilité, c'est la Luxure qui s'y précipite, elle s'approprie tout ce qu'elle y trouve, elle précipite du haut en bas l'Espérance elle-même, jette la Continence, la Constance et l'Humilité, sous les pieds de leurs ennemis, la Concupiscence de la chair, la Concupiscence des yeux et l'Ambition du siècle, et les expose à leurs insultes. Puis, après avoir tué le Silence qui gardait la porte de la forteresse, elle ouvre la porte à deux battants à quiconque veut entrer ou sortir. Quant à la Sobriété et à ses compagnes, ou bien elles sont mises à mort, ou bien elles sont précipitées au fond d'un cachot, ou enfin envoyées en exil. Puis, montant jusqu'au haut de la citadelle, l'ennemi tue la Paix qui était le portier et le gardien de la souveraine béatitude, elle livre un libre accès à la Misère. Bientôt après, sa Seigneurie l'Orgueil monte dans la citadelle, car « l'orgueil de ceux qui vous haïssent, Seigneur, monte toujours (Psal. LXXIII, 23), » et d'une main impie renverse la Piété et condamne à la mort ou à l'exil toute la domesticité de la Foi et de la Piété. Après cela, quiconque le veut, entre dans le sanctuaire de Dieu, et tout ce qui s'y trouvé de saint, tout ce qui jusqu'alors n'avait été accessible et visible qu'aux enfants de Lévi, est profané, devient la proie des ennemis, est emporté à Babylone, dont le roi verse à boire à ses concubines dans les vases du temple. Voilà, comment la ville entière fut prise et saccagée : sa honte fut égale à ce qu'avait été sa gloire.

6. Tout étant ainsi bouleversé, un messager de la malheureuse cité vint tristement trouver celles qui en étaient les maîtresses. Consternées, celles-ci montent à pied vers leur père et implorent son secours. Celui-ci s'en prenant ail Libre arbitre, chargé de la garde de ces villes, l'accuse de négligence. Mais, ô père, s'écrient les trois filles, que pouvait-il faire sans le secours de la grâce ? Eh bien, dit le roi, je lui donnerai la grâce, mais commençons par envoyer la Crainte en avant, elle la précédera et lui préparera la voie. La Crainte s'éloigne donc de la présence du Seigneur, et s'approche de la cité, le bâton de la discipline à la main, mais elle trouve la porte de la difficulté fermée avec les gonds de fer de la mauvaise habitude. Sur le seuil, elle aperçoit le gardien de la porte, l'arrogante et malhonnête Lasciveté de la chair, l'ennemie déclarée de la Crainte. Elle accueille cette dernière par un torrent d'injures et de provocations. Mais la Crainte, du choc de la Confiance, brise les gonds de la mauvaise habitude, et, renversant la porte de la difficulté, elle s'empare du malheureux portier et le frappe du bâton de la discipline qu'elle tenait à la main, jusqu'à ce que mort s'en suive ; puis, hissant aussitôt au dessus de la porte, l'enseigne de la Grâce qui arrive, elle répand la terreur dans toute la ville. Après la Crainte se présente la Grâce qui entre dans la ville, menant à sa suite toute la troupe des vertus célestes. En un clin d'eeil tous les ennemis ont disparu et les vertus reprennent le poste qui leur était assigné. Alors on vit paraître d'abord la Discrétion et la Dispensation qui reconnaissent qu'elles se sont laissé tromper, et sollicitent leur pardon. Le libre arbitre sort aussi de ses fers et court en toute hôte au devant de sa maîtresse la Grâce, certain sous son règne de vivre en liberté. On prépare un repas aux filles du roi, dans leur demeure, et on dresse des tables pour chacune d'elles; sur celle de, la Foi on voit figurer le pain de la douleur, l'eau de la tristesse, et tous les autres mets de la pénitence. Sur celle de l'Espérance, on voit le pain qui fortifie, l'huile qui réjouit le visage, et tous les autres mets de la consolation. Sur la table de la Charité se trouvent le pain de vie, et le vin qui réjouit le coeur, et toutes les autres délices du paradis. On entre, on se met à table et on place des gardes à l'entrée de la ville, « mais si le Seigneur ne garde une ville, c'est en vain que veille celui qui la garde (Psal. CXXVI, 2). »

Rédigé par Cdl Balthasar

Publié dans #Ecclésial

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