Rome, IVe dimanche de Carême: la rose d'or

Publié le 15 Mars 2015

Rome, IVe dimanche de Carême: la rose d'or

Par l'abbé Dumax, sous St Pie IX (en des temps etc etc (vous connaissez la rangaine, hélas plus que vraie quand on tourne nos regards vers Rome de nos jours)

"La chapelle papale du IVè dimanche de carême est célèbre à Rome par la bénédiction de la rose d'or, qui lui a donné son nom, ainsi qu'au dimanche luimême. Vous apprendrez avec plaisir, je suis sûr, mon cher ami, quelques détails sur l'origine de cette cérémonie, sur la manière dont elle s'accomplit, et sur la pensée mystique qu'elle renferme et qui l'a fait établir.

Le IVè dimanche de carême est à peu près placé au milieu de la sainte quarantaine ( Le jour précisément central du carême est le jeudi qui précède le IVe dimanche. ). Or, l'Eglise, comme une tendre mère, afin d'encourager ses enfants dans la voie de la pénitence et stimuler leur ardeur, pour en achever le cours, et aussi afin de les féliciter du zèle avec lequel ils ont déjà parcouru la moitié de la sainte carrière, veut leur permettre un instant d'allégresse et de joie, au milieu de la tristesse des jours qui ont précédé et de la douleur, plus amère encore, des jours qui vont suivre.

Lœtare, Jerusalem... Réjouis-toi, Jérusalem ! Et vous tous qui aimez la sainte cité, unissez-vous à elle! vous avez partagé sa peine, prenez aussi part à son allégresse... telles sont les premières paroles que prononcent les prêtres à l'autel, en commençant les oraisons de la sainte liturgie.

Et non-seulement les prières de la messe invitent aujourd'hui le chrétien à la joie, et répandent dans

L'espèce de féte qu'il inspire à l'église pour les motifs ci-dessus énoncés est transférée au dimanche suivant, dans la crainte qu'une trop grande liberté, accordée dans un jour de simple férie, ne puisse altérer en quelque chose la loi du jeûne: l'on sait que cette loi ne subsiste pas le dimanche.

les âmes je ne sais quel parfum de consolation, tout l'ensemble des rits sacrés y convie encore : l'orgue, muet les trois dimanches précédents, fait entendre aujourd'hui sa voix mélodieuse, le diacre et le sousdiacre reprennent l'un la dalmatique, l'autre la tunique qu'ils avaient quittées, et il est permis de remplacer la couleur violette, qui apparaissait partout depuis trois semaines, par des nuances plus douces et moins sombres.

Mais quel rapport, me direz-vous, peut-il y avoir entre cette condescendance de l'Eglise, qui invite ses enfants à se réjouir le ive dimanche de carême, et la rose d'or? Le voici : Chez les peuples anciens, comme chez les modernes, la rose a toujours réveillé les plus gracieuses idées; et souvent, on l'a prise pour emblème du bonheur.

Horace voulait que, pour préluder à une journée de fête, on dépouillât les parterres de leurs roses:

Flores amœnœ ferre jube rosce

Apportez-nous les fleurs de l'agréable rose.

L'écrivain inspiré, au livre de la Sagesse , nous montre les impies se couronnant de roses, au milieu de leurs joies insensées

Coronerhus nos rosis.
Entourons tous nos fronts de couronnes de roses

Et je ne sais plus quel poète moderne, sanctifiant les souhaits frivoles du chantre de Tibur, et l'usurpation téméraire des impies dont parle l'Ecriture, fait reposer le roi des vierges, au milieu des joies pures de la félicité du ciel, sur des roses et des lis:

Liliis sponsus recubat, rosisque....
Et des vierges l'époux repose dans les cieux
Sur les lis et les roses.

Et l'Eglise elle-même ne salue-t-elle pas Marie, qu'elle appelle si souvent l'espérance et la joie des fidèles, du beau nom de Rose Mystique?

Et de fait, l'éclat de la rose, la majesté de sa tige, la pourpre de sa parure, la douceur de son parfum, son calice qui s'entr'ouvre avec les premiers feux du jour pour développer tous ses charmes sous l'ardeur du soleil de midi, ne sont-ce pas là autant de traits qui conviennent au bonheur? La nature a-t-elle rien de plus riche dans ses trésors

Cela étant, l'Eglise, qui n'est pas, comme on l'a trop souvent répété, l'ennemie de la poésie, et qui lui ouvre, au contraire, à tout instant les bras jusque dans sa liturgie sacrée; l'Eglise, dis-je, remarquant que les idées gracieuses réveillées par la rose sont en harmonie avec les sentiments qu'elle veut, en ce jour, inspirer à ses enfants, a pris cette fleur pour emblème et comme pour devise de cette journée. Comme si elle disait à tous : Cette fleur , dont la couleur et le nom rappellent l'idée du bonheur, doit être aujourd'hui votre signe de ralliement, et le mot d'allégresse qui semble s'échapper de sa corolle entr'ouverte doit être votre devise.

Seulement, comme la rose que nos jardins voient éclore n'a qu'une existence éphémère et s'évanouit aux premières brises du vent du soir , l'Eglise nous a présenté cette fleur sous le plus précieux des métaux, sous l'or, qui lui-même est l'emblème de la charité: nous signifiant sans doute par là, que la joie à laquelle elle nous convie ne doit pas s'émousser sous le vent de la colère , mais qu'elle doit

avoir la charité pour principe et pour défense

Elle la bénit, parce que toute joie que Dieu ne bénit pas, ne peut que se tourner en amertume et en chagrins cuisants

Quoi qu'il en soit, l'institution de la rose d'or, le ive dimanche du carême, remonte très-haut dans les âges chrétiens ; D. Guéranger nous apprend qu'on la trouve en usage dès le temps de saint Léon IX, au XIe siècle.

Les principaux rites qui accompagnaient alors la bénédiction de la rose d'or, sont venus jusqu'à nous. Voici comment s'accomplit la cérémonie qui, du reste, n'a pas lieu en public dans la Sixtine, mais auprès, dans une espèce de sacristie, dite salle des Parements.

Le Pape est en simple aube et en étole. — Dès qu'il paraît, un prélat va prendre la rose d'or sur un petit autel où elle était déposée à l'avance, et la présente au Souverain Pontife, qui commence de suite les prières de la bénédiction. Ces prières sont magnifiques, mon cher ami ; aussi, quoiqu'elles soient un peu longues, je ne puis m'empêcher de les traduire ici pour vous, assuré que cette lecture vous aidera à mieux pénétrer le mystère de cette cérémonie.

« 0 Dieu! dont la parole et la puissance ont tout créé, et qui gouvernez toutes choses par votre seule volonté; vous qui êtes la joie et l'allégresse de tous les fidèles: jetez un regard sur cette rose , si délicieuse à voir, si suave par son parfum, que nous devons porter aujourd'hui dans nos mains, en signe de joie spirituelle; et nous vous en prions, ô majesté sainte, daignez la bénir, daignez la consacrer. Faites surtout qu'à cette occasion, la grâce de votre fils unique, la véritable gloire et la vraie allégresse d'Israël, se répandant sur votre peuple, qui doit être arraché par lui au joug de la captivité de Babylone, les joies de la Jérusalem céleste, qui est notre mère, soient ici-bas représentées. Oui, Seigneur! que votre Eglise, qui, à la vue de ce symbole, va tressaillir de bonheur pour la gloire de votre nom, reçoive de vous un contentement véritable et parfait. Accroissez la dévotion dans les cœurs, éloignez-les du péché, augmentez-y la foi, guérissezles tous de leurs misères, protégez-les dans votre miséricorde, détruisez les obstacles qui s'opposent à notre salut, rendez-en les sentiers faciles : sous cette influence, Seigneur, votre Eglise vous offrira les fruits de ses bonnes œuvres. Et, après avoir traversé la vie en marchant à l'odeur des parfums de Jésus, la rose véritable, sortie de la tige de Jessé, etappelée encore, dans un langage mystique, la fleur des champs et le lis des vallées, elle méritera de goûter une joie sans fin, au sein dela gloire des cieux, dans la compagnie des saints, avec ce même Jésus, la fleur éternelle et divine, qui vit et règne avec vous, en l'unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen. »

Après avoir récité cette oraison, le Pape oint la rose avec du baume, et répand dans une petite cassolette, fermée par une grille d'or qui se trouve au centre, une poudre parfumée mêlée de musc; il l'asperge ensuite d'eau bénite, l'encense et la confie au prélat qui la lui a présentée.

Au temps de saint Léon IX et durant tout le moyen-âge, alors que les Papes résidaient encore au palais de Latran, après que le Souverain Pontife avait béni la rose dans la chapelle de ce palais, il partait en calvacade, la mitre sur la tête, avec tout le sacré collége, pour l'église de la Station, qui était alors, comme aujourd'hui, Sainte-Croix-en-Jérusalem-Tout

le long de la route, il tenait la fleur symbolique entre ses mains. Arrivé à la basilique, il prononçait un discours sur les mystères que représente la rose par sa beauté, sa couleur et son parfum. On célébrait ensuite la messe; et quand elle était terminée, le Pontife revenait au palais de Latran , toujours en cavalcade et dans le même cortége, et portant dans sa main, comme au départ, la fleur mystérieuse, dont l'aspect, disent les anciens historiens, réjouissait le peuple de Rome.

Au retour comme durant l'allée, le préfet de Rome, en habit de pourpre et en chaussure de drap d'or, menait ordinairement par la bride le cheval que montait le Pape; c'étai lui aussi qui, au seuil du palais de Latran, tenait l'étrier du Pontife, et l'aidait à descendre.

En reconnaissance de ce témoignage de respect, le Pape déposait un moment la rose d'or entre les mains de ce dignitaire, comme pour lui accorder une toute spéciale participation à la joie chrétienne dont elle était l'emblème. Le préfet la recevait à genoux, après avoir baisé le pied du Pape. Si quelque prince étranger avait assisté à la cérémonie, on lui accordait l'honneur de soutenir le Pape en descendant de cheval, et de tenir son étrier; et c'était en ses mains que le Pontife déposait, en récompense de cette filiale courtoisie, la rose d'or, objet de tant d'honneur et cause de tant d'allégresse.

Aujourd'hui la procession à Sainte-Croix-en-Jérusalem et à Saint-Jean-de-Latran n'a plus lieu. De suite après la bénédiction de la rose, le Pape entre dans la Sixtine pour assister à l'office. Le prélat à qui la rose a été confiée le précède, et va placer la fleur d'or sur l'autel, au sommet d'un rosier, également en or, disposé pour la recevoir.

A la fin de la messe, ce même prélat va la reprendre, et, précédant le Pape, il rentre avec lui dans la sacristie. Quelquefois, à l'imitation de ce qui se pratiquait autrefois, le Souverain Pontife tient lui-même la rose d'or de la main gauche, tandis qu'il bénit le peuple de la main droite. Il doit toujours la tenir luimême, lorsque, pour quelque circonstance particulière, la chapelle du IVè dimanche de Carême a lieu dans quelque vaste sanctuaire, où le Pontife peut arriver porté sur la Sedia.

Que devient cette rose? — Dans le principe, elle fut souvent offerte au préfet de Rome. Plus tard, l'usage prévalut de l'envoyer à quelque royal souverain, à quelque prince qui s'était illustré par sa valeur, à quelque princesse renommée pour sa vertu ou sa charité envers les pauvres. Assez longtemps les empereurs d'Allemagne la reçurent à l'époque de leur couronnement. Lorsque le Saint-Siége fut établi à Avignon, on convint d'offrir la rose d'or à la personne la plus digne qui se trouvait à la cour pontificale à l'époque du carême. — De nos jours, toutes ces traditions diverses sont en usage : tantôt la rose est envoyée à des princes ou des princesses que le Pape veut honorer, tantôt leSouverainPontife l'offre lui-même à quelqu'un des grands seigneurs de sa cour, ou à quelque personnage de distinction qui a assisté à la cérémonie, quelquefois c'est à une ville tout entière ou à une église qu'il en fait présent (Lorsque le Pape est absent de Rome, la cérémonie de la bénédiction de la rose n'a pas lieu : on se contente , en cette circonstance, d'exposer sur l'autel de la Sixtine une rose précédemment bénite.

C'est ce qui se pratiqua sous le pontificat de Pie VI, l'année du voyage que fit ce pape en Autriche. — Durant les dernières années de la vie de Clément XII, ce pontife, ayant été frappé de cécité, et ne pouvant par conséquent paraître dans les cérémonies chrétiennes , bénissait la rose dans un de ses oratoires particuliers : elle était ensuite transportée dans le sanctuaire où se tenait la chapelle papale (Extrait desnotes do A, Manavit.)).

Je dois vous dire encore que, pour la chapelle papale du IVè dimanche de Carême, les insignes des cardinaux sont de couleur rose; l'étole du Pape et les ornements du célébrant, qui est ordinairement un cardinal-prêtre, sont également de couleur rose, aussi bien que les tentures du devant de l'autel. Tout cela, vous le sentez, est la continuation de la même pensée dans la liturgie de l'Eglise.

Rédigé par Baglialto

Publié dans #Histoire, #Ecclésial

Repost 0